Samson
Monteur
de
force,
(Le Vagageur(*) de la Béroche
*
La trajectoire d’un anti-mythe errant
neuchâtelois.
Par
Guillaume BOMPARD
8 1 02
Samson, il marche…
En Suisse, là où le long lac de Neuchâtel, baigne les rocailleux contreforts
calcaires du Jura. Dans la foulée d’une
révolution industrielle enlaçant deux guerres globales, pendant et après la «
Mob » de 39-45. Une contrée
viscéralement rurale, parmi montagnes, gorges, vignes et forêts : La Béroche,
étroit triangle escarpé et galbé, aux
confins ouest du canton de Neuchâtel. St Aubin/Gorgier - Vaumarcus/Vernéaz -
Fresens : ses repères, ses sentiers,
son territoire. Le cœur d’une toile qui tisse ses liens dans tout le canton – du
Val de Travers à celui de Ruz – en
passant par « La Tshow » (La Chaux-de-Fonds), « Neuch », les trois lacs et bien
plus loin encore…
Un homme marche, au gré du temps, vers nulle part ; sans carte ni boussole.
Apparemment sans but, mais avec
l’obstination de sa robuste composition. Une force de la nature en marche.
Mécanique monolithique inexpugnable,
bien réglée, massive, poussiéreuse, venue d’on ne sait où. De quelque part, par
là-bas sans doute ? Au-delà des eaux
et des cimes ? Peut-être du Tessin ou du pays sarde. De Savoie ? D’une aventure
sans issue ? D’un accident de
parcours ? D’une banale histoire.
« C’était la bande à B… »
A son premier rugissement, en 1880, il est accueilli avec un capital congénital
peu ordinaire : un joli paquet de
muscles, avec en prime une folie éperdue de liberté ; un grain entre les
synapses. Trop ici ! Pas assez là !
Équilibré en somme ; suffisamment pour faire le singe et escalader les 80m. du
clocher de sa ville natale, à 13 ans à
peine, sous les yeux de sa mère.
Adulte à la force précoce, ce jeune trimard fruste et dur-à-cuire est à vingt
ans, lors d’une visite médicale militaire
à Genève : bref (1,64m), épais (86 kg.), costaud (30 cm de tour de bras),
châtain aux yeux clairs et braquant. Un
gabarit court et trapu, ventre plat et fesses rebondies, très baraqué ( 100 cm
de tour d’un poitrail proéminent), tendu,
veineux, lisse, mais pas monstrueux. Athlétique, il est le produit légitime d’un
couple ouvrier - militant de
Douvaine, capitale du Bas Chablais, en Haute Savoie. Modeste bourg – carrefour,
situé entre Thonon-les-Bains et la
Cité de Calvin, en zone franche. Un coin frontalier et une époque où se mêlent
drapeaux rouges et noirs ; où l’on
relate les exploits explosifs de Caserio, de Ravachol et surtout de J. Bonnot
(né en 1876 dans le Doubs voisin), de sa
bande ( Raymond-la-Science et Cie.), de ses célèbres Delaunay et de Dion -
Bouton d’emprunt et… de son art
diabolique de la conduite. L’automobile au service du crime : idée novatrice aux
échos retentissant.
Inscrit à l’école buissonnière jusqu’à 13 ans, il suit des troupes de forains,
de saltimbanques et des cirques, comme
par vocation. Première condamnation pour vol, en août 1897. Puis, premières
menottes et séjours en prison. Son
père, peintre, lui apprend à dessiner, décalquer (signer) son nom et à fabriquer
des maquettes. Compter vint
lorsqu’il fallut fixer, non sans difficultés, le prix aléatoire de son… travail.
Son univers d’enfant, puis d’adolescent
est un univers de piètre existence, d’analphabétisme, d’alcool et d’illégalisme.
On écoute les chansons d’Aristide
Bruant, on crie « Mort aux vaches ! » en parlant de liberté, mais de celle des
patrons, qui exploitent et spéculent.. Son
nom est connu de tous les ferrailleurs et démolisseurs de la région. C’est un
agitateur ; on n’hésite à l’embaucher. A
l’époque, les jeunes, refusant la morale de leur parents, font peur. Pas de
boulot ; misère, désespoir, errance.
Il est SAMSON, lorsqu’à la fin du 19ème siècle, il déboule avec fracas en
Suisse, à l’occasion de « bordées » sur la
côte lémanique, ignorant jusqu’à sa date de naissance. Brève école de recrues à
Colombier en 1900 ; exempté pour
des motifs douteux. Il est expulsé de France et de chez ses parents en 1902, et
croise Bonnot, lui-même expulsé de
Genève pour propagande anarchiste chez les mécanos-auto locaux. Pour Samson, la
Suisse devient un refuge, un
grenier. Mais depuis, sans attache autre que dortoirs, cellules, oubliettes,
liens, chaînes et camisoles de force,
Samson arpente le pétaradant sillage de la mouvance « apache », celle des
trafics et des coups louches. Du littoral
alors sauvage du lac de Neuchâtel, aux vallées et aux sommets du Jura et des
Alpes vaudoises, il vagabonde le long
des frontières floues, dans les parages de Vaumarcus / Vernéaz, sa commune
d’origine suisse. Il va et vient, de
l’industrieuse Chaux-de-Fonds à l’austère Genève, bondissant de talus en fossés,
fuyant son humble sort à travers un
paysage griffé et saigné par les lignes de la vigne... Les vignes, le Jura, la
campagne neuchâteloise , composent le
tableau que l’apaisante nature offre à son regard. Les saisons y sont franches
et contrastées. Pour d’évidentes raisons
non géographiques, il franchit rarement et contraint le mur linguistique mitoyen
avec la Suisse de l’Est.
Râblé, hâbleur, Samson ne manque pas de panache lorsqu’il entre en scène. Il
effraie et fascine femmes, enfants et
gens de passage. Il surgit en braillant son nom, haut et fort, d’une voix basse,
imposante, et puissante, tel un
bateleur :
- « Aviiiis Samsooonn ! T’aavvhhuuu, Samamamamson. Çaa vaaa baaarrrrrdééé ! en
roulant les R.
Il enchaîne,
- « J’suis Samson-on ! M’appel Samson ! L’ Ami Samamamson-on-on ! Samson,
l’hercule, l’Homme le plus fo-o-
orrt du Monde ! C’est moi Samamson ! »
Et enfin, pareil à la statue d’un Dieu vengeur il vocifère avec coffre :
- « Samson c’est mouaah. C’est mouah Samson l’ plus fo-o-orrt du Monde !
Samamson, l’Homme le plus fo-o-o-
ort du Mononde ».
Car Samson est une force incommensurable, mais en liberté relative ; une force
inouïe qui, d’abord, pivote autour
d’un axe essentiel : l’univers de ceux qu’il n’est déjà plus convenu d’appeler
les malades mentaux encore moins les
fous ; l’univers de ceux que l’on nomme aujourd’hui, les malades psychiatriques.
Et pourtant ?
La vie est un cirque.
Dès 1910 Samson en a raz la caboche, de se faire trouer la peau pour des clopes,
d’autant plus qu’ en janvier,
tentant de passer sur Fribourg, il a dévissé aux Rochers de Naye et s’est
sérieusement ouvert le crâne. Il faut dire que
depuis plusieurs années il s’adonne à un sport illégaliste, lucratif et très
périlleux : la contrebande. Kilos de tabac,
d’explosifs, de barbaque et de n’importe quoi, par les gorges du Doubs (Les
Verrières, La Brévine, Les Brenets, Les
Echelles de la Mort) entre la France et la Suisse ; 30% de commission. 100% de
risques. Les visières sous képis
sont à l’affût. Fin mars, Samson décide de s’engager dans la Légion, pour
fout’le camp et se mettre à l’ombre. Il
pense, à juste titre vu sa composition physique d’exception, qu’il sera reconnu
apte. L’idée d’en découdre dans les
douars avec des autochtones enturbannés, pour l’honneur et sous les couleurs de
la France, l’excite : c’est bon pour
l’épate. Courageux par manque d’imagination, il signe pour cinq ans. En bon
mercenaire qu’il est, son côté suisse
sans doute, il se retrouve embrigadé au 2ème Régiment étranger au Maroc. Au bout
d’à peine trois mois, assoiffé, il
craque. Las et en furie, il s’évade et déserte avec une quinzaine de
co-légionnaires. Ils risquent l’exécution sur le
champ. Après de nombreuses péripéties, un passage à la prison de la Légion à
Lyon et l’expulsion d’Italie, Samson
est réexpédié en Suisse au début de l’automne dans un établissement d’ « aliénés
guérissables ». Il en sort. « Il faut
se débarrasser de ce dangereux parasite » affirment alors les autorités
administratives, médicales, judiciaires et
pénales unanimes.
1911, en pleine errance dépressive, ivre d’air rance, Samson commet « un acte de
brigandage » avec violence et
sang à Vevey : « l’Affaire du 31 mars ». Il nie, est mis en observation et
interné. Il passe pour un simulateur
d’amnésie. Chacune de ses sorties est l’occasion de scandales avec menace et
voies de fait, de dégâts et de terreur
(« Scènes de panique à Bevaix » en 1916). En gros, durant les années 1910-1920
(l’épopée sanglante de la bande à
Bonnot ; têtes mises à prix ; brownings crépitant ; Bonnot abattu par la police
en avril 1912), ses diverses escapades
le mènent, d’hospitalisation en prison, de camisoles en cages, de délits en
délires. Il a vu la guillotine trancher à
Paris : ça l’obsède (le bourreau s’appelait C.H. Samson !). Il voit des
marocains qui dansent et gesticulent partout (il
en a vu) ; de la neige en juin ; fait des rêves peuplés ; se prend pour Victor
Hugo ; on veut lui faire la peau à la
sortie ; la police est là, prête à le capturer ! etc. Il tente de s’engager dans
l’armée française « jusqu’à la fin de la
guerre ». C’est non ! En Suisse, où on à l’œil sur lui, on le considère comme
«irresponsable, antisocial et
particulièrement dangereux ». Dès qu’il le peut, simulant un état ou profitant
d’une situation, il s’échappe ; revient.
S’évade. On le reprend. Il s’envole à nouveau. La police le ramène de la prison
de Vevey, de Boudry où d’ailleurs.
Lui, a horreur de tout ce qui représente l’autorité, quelle qu’elle soit et
quelle qu’en soit le détenteur. Il ne peut
s’adapter à la privation de liberté ; l’enfer-me-ment le rend fou. Il refuse
toute contrainte. « Ni Dieu, ni maître ! ». La
« maison d’accueil pour malades mentaux incurables » qu’il fréquente
régulièrement, renforce une cellule basse
conçue pour lui : la « cage au gorille », d’où il dicte des appels à l’aide
pathétiques et lucides destinés à ses parents
genevois.
Les années gin-jazz, valorisant l’esthétique des corps musclés et des cheveux
courts, sont pour Samson, jalonnées
de séjours dans un pénitencier fédéral, Witswil, au bout du lac du début de
l’histoire ; pour des « infractions à la loi
sur les entreprises ambulantes » et autres motifs d’ordre, d’hygiène et de
sécurité publique. Il y travaille « sans
ardeur », est considéré comme mentalement « normal » et parfois lâché sous
conditionnelle. Aussi, en prévision de
ses athlétiques exhibitions itinérantes, il trimbale un baluchon – sa «
Samsonite » - contenant un p’ti ch’nit d’objets
personnels, de vêtements trop larges, de photos dignement posées, d’affiches
clinquantes (« SAMSON
L’HERCULE »), et une casquette pour faire la quête selon un rituel réglé. Après
avoir enroulé sa « taille haute »
rouge, pour réaliser ses numéros, Samson utilise tout ce qui pèse, se tord et
lui tombe entre les paluches ou les
mandibules : cordes, chaînes, boucles, fers à cheval, crochets, bouts de
ferraille, enclumes, essieux, poutres
métalliques, rochers, altères, chars, camions, rails etc. Ses fournisseurs
changent selon les lieux. Samson se signe et
déplace 400 kilos ! 600 kg et plus sur le dos ne lui font pas peur. Une corde
nouée autour du cou : avec les doigts il
résiste à deux tractions opposées phénoménales, allant aux limites de
l’étranglement, de l’étouffement, de la vie.
Ouf ! Ses spectateurs, ses admirateurs, les gamins, il les racole sur la voie
publique, aux carrefours, sur les places,
aux abords des gares, dans les bistrots, à proximité des forgerons, des relais
de poste et bien sûr, dans les fêtes
foraines et les foires. Dans les villes et les villages où il fait étape, son
spectacle est annoncé par le crieur public ou
par lui même. Constamment désargenté, partout où passe le Montreur de Force,
lorsqu’il enclenche ses mécaniques,
son impressionnante allure et ses démonstrations de force, s’agrippent au plus
profond des mémoires. Il est
l’ « Homme le plus Fort » et il faut que cela se sache. Cela rapporte environ
12.- par jour, de quoi voir venir. Mais,
quand Samson n’a pas de quoi se payer un godet, il rentre dans un café avec un
gros rocher ou une enclume ; pose les
centaines de livres sur une table et attend qu’on lui serve des degrés. Sinon,
il abandonne sur place le charmant objet
et s’en va répercuter sa chance ailleurs. Un coup de rouge (du « Montagne » !),
contre un coup de force, de masse, de
pioche, contre un coup de main où une bête brûlure de cigarette sur le bras pour
l’esbroufe.
Am’s tram grammes…
Samson marche, flâne, pédale. Trime en laissant des traces. Rarement libre de
ses mouvements, il lui arrive
pourtant de travailler, de temps à autres, plutôt l’été, en haut. A chaque
petits boulots, dont il fixe unilatéralement et
brutalement l’échéance quand il n’est pas viré pour bris d’outils, il réclame
double, triple, voir quadruple salaire,
compte tenue de l’ampleur des travaux exécutés par un seul homme. On lui refuse.
Samson réalise alors une crasse
de son cru et s’éclipse avant de resurgir en douceur, maraudeur à ses heures.
Ses nuits de liberté, il les passe à la belle étoile, au pied d’un arbre ou d’un
mur, au bord du lac, au fond d’un trou,
gelé sous la neige, n’importe où, enroulé dans une capote militaire tel une «
bête sauvage ». Samson hait les lits et
dort n’importe où, pourvu qu’il soit horizontal et qu’il ne perde pas le contact
avec le plancher des vaches... et la
bible ? Il dort dans les étables, les écuries, les granges, les caves et autres
boitons, voir des églises. Pour un repas, il
change de religion. C’est sa vie, une vie brute de bohémien champêtre, nourrie
d’avés, d’expédients et de rapine.
Les médecins qui le voient lors de ses internements où de ses incarcérations ne
restent pas indifférents à son
physique. Samson a beau être catalogué malade psychiatrique (imbécile,
antisocial, psychopathe, paranoïaque,
mythomane) et alcoolique (pathologique, impulsif, massif), il serait en fait
avant tout un excellent comédien, avec,
d’après les certificats médicaux, des organes internes en parfait état et un
cœur plus qu’à la hauteur.
Ses déambulations et ses oscillations commencent à agacer ; il embarrasse,
dérange. Plus personne ne veut d’un
pareil malade - boomerang. Aucune institution, aucun hospice, aucun asile. Il
est indésirable, interdit dans les
cantons limitrophes, en France et en Italie. On ne sait plus quoi faire de cette
sangsue sociale, de ce danger public.
Pour s’en débarrasser, sa commune l’incite à partir aux Amériques. En 1915-16,
on effectue les démarches
nécessaires, mais les tentatives d’expédition échouent et Samson se trouve
rapatrié en Suisse, à Vaumarcus, bien
entendu. A bientôt quarante ans Samson semble alors se calmer.
Sur les routes, pour trimer ici et là, Samson utilise les seuls moyens
entièrement à l’œil : la marche et le cheval-
stop. Mais, il lui arrive d’emprunter les délicats transports collectifs. Ainsi,
dans le courant des années folles, à
Neuchâtel, il fait signe au chauffeur d’un tramway de s’arrêter. L’engin
s’immobilise et Samson monte, sans titre de
transport, ni même de quoi régler sa course. On lui refuse sèchement l’accès au
wagon. Il enrage, met pied-à-terre.
Fou furieux, il s’empare à pleines pognes du tram – motrice ici, remorque là,
qu’importe ! -, le cale au creux des
reins, mobilise et arme la puissance de son corps, et, presque machinalement le
balance – le tram se vide -, le soulève
et le flanque hors des voies. « Il a fait dérailler le tram ! » hurle-t-on. Un
pugilat verbal s’en suit. On risque la rixe.
Le spectacle est dans la rue. Les passagers aussi. Le cordon de béats badauds
enfle. Samson est content - content : il
négocie en position de force. Finalement, après qu’il ai remis - seul bien
entendu -, le train des villes sur le chemin
de fer, tout le monde peut aller arroser à sa façon, l’évènement en ville, et
Samson, monter sans frais dans le tram.
L’incident contribua pour beaucoup à la renommée de l’Homme fort de Vaumarcus,
d’autant qu’il récidiva sur quasi
tous les itinéraires de tram du canton, vu le succès de cette prise d’otages
musclée, la méthode Samson pour
voyager.
Pendant la Mob, Samson se trouve dans les environs immédiats de la Chaux de
Fonds : Aux « Convers », devant le
« Pic 1002 », au milieu de soldats et de voyageurs, se faisant fracasser par de
gros bras des blocs de pierre sur le
poitrail à grands coups de masse, tordant des rails autour du cotzon et
soulevant des essieux de trains.
Régulièrement il passe à Travers, Couvet, aux Geneveys, Coffrane, Chézard,
Cernier, Valangin, puis Boudry et se
rend à Vaumarcus réclamer un peu d’aide, des souliers ou des habits. Tous les
astuces sont bons pour boire. Même
s’il est plutôt bon, on redoute ses crises imbibées. Il se lave et se rase à
froid, dans les bassins de fontaines. Malgré
tout l’odeur reste tenace partout où il passe. Cellules, lieux de transit et
autre « Passade ».
Ceci est mon corps.
Très vite, on constate que la force de Samson est à proprement parler
surnaturelle. Mais, c’est au cours d’une seule
visite médicale, pour une banale grippe, qu’un médecin remarque l’ampleur du
phénomène (1931). Lui, comme à
son habitude, refuse d’être examiné. Il s’enfuit. Mais on notera que le cas est
intéressant : on soupçonne une
anomalie musculaire extraordinaire avec en prime un système immunitaire blindé.
Jamais malade. Rien de rien.
Invulnérable . Un blockhaus ! Cela, Samson le sait. Cette constitution physique
hors du commun explique qu’il
puisse encaisser facilement jusqu’à dix litres de vin quotidiens - sans être
contredit, bien au contraire - soit deux fois
plus que la dose ordinaire des buveurs du coin, fidèles partenaires de verrées
enivrées. Cela, sans jamais tituber,
paraît-il. Restait plus qu’ à cuver à l’air.
Mais pour boire, manger et faire la bombe, les démonstrations de bête de foire,
les boulots à la petite semaine et
les subsides de la commune de Vaumarcus ne suffisent pas. Sans pour autant
sectionner le cordon, il décide, pour
mettre du beurre dans les épinards – cela me rappel quelqu’un – et, dans un
réflexe de vitalité presque cannibale, de
vendre son capital, tout ce qu’il possède, son unique bien : le secret de sa
force, son corps d’ hercule et sa superbe
mécanique. On s’y intéresse pour des raisons de curiosités scientifiques.
Certains hôpitaux, cliniques, médecins,
professeurs, instituts et universités discutent avec lui. Ils souhaitent
l’étudier, l’autopsier pour savoir enfin de quels
muscles la robuste charpente de Samson est habillé. Il s’engage, signe, promet
ici et là, aux plus offrants des savants,
sans que ceux-ci sachent qu’il l’a cédé ailleurs. Son corps est promis ; vendu ;
acheté « sur plant » ; investi pour
être étudié.
Promesse absurde puisque par essence intenable. A moins de programmer la date et
le lieu de son décès. Ce que ne
fit heureusement pas notre homme. Mais promesse qui dénote en tout cas une
parfaite conscience de soi chez
Samson.
- Et le pognon dans tout ça, dites-vous ?
- Il est très vite converti en virées et en espèce de liquide sonnant : vin, fée
verte et gnôle de derrière les fagots.
- En fait, Samson, son corps il l’a bu avant de mourir
- Oui, et en plus il à prit son temps, une vingtaine d’années !
- Mais l’affaire était-elle bonne ? Il n’avait pas livré le secret de sa force.
Il l’ignorait ?
- Et pour cause. Lit. Le 1er avril, sans aucune préméditation de sa part, il est
libéré sous condition. Tel un poisson
qui sort de son aquarium, Samson sort de taule, de Witswil. Ce pénitencier, il
le connaît bien. C’est un habitué
de la maison depuis les années 10. Un multirécidiviste chronique. Plus une
cellule n’a de secret pour lui. Il vient
de purger les 2/3 d’une peine. Normalement il aurait pu attendre au chaud,
nourri, logé, blanchi, jusqu’au 1er
décembre 1951. Pas de bol ! Il faut des sous pour l’alcool. Bien qu’usé, il ne
colle pas aux septante et un ans qui
le portent. Aux mois de juin et juillet il vadrouille et donne encore quelques
représentations dans le Val de Ruz,
à Valangin, Boudevilliers, Fontaines et Cernier. Dernières manipulations de
fers, rocs, cordes, chaînes et
enclumes, à Chézard, comme par hasard. Un samedi soir d’août, le 18, après la
fermeture des tavernes, il est
violemment renversé par une « coccinelle », sur la route de Dombresson.
Abandonné dans le fossé, il est
retrouvé le lendemain, grièvement blessé, par des passants. Les gendarmes le
conduisent à l’ hôpital du Val de
Ruz où il s’éteint quelques mois plus tard, le 10 novembre. Trouble issue triste
pour un hercule passionnément
amoureux de liberté, mort alors même que la vigne accouchait du « Beaujolais
nouveau » qu’il ne pu goûter et
que Pétain venait naturellement au bout de sa peine.
« La police ouvrit immédiatement une enquête et, grâce à des recoupements, elle
arrêtait l’automobiliste à son
domicile. Cette arrestation fut opérée sur ordre du procureur général.
Longuement interrogé, le conducteur affirma ne
pas avoir perçu le choc ; interrogé à nouveau, le chauffard a reconnu s’être
rendu compte d’un choc. », pouvait-on
lire dans le Courrier du Val de Ruz du 24 août 1951.
Schizoologue
- Et moi qui croyait qu’on ne pouvait tailler un costard à un zigue qui marche…
- … d’autant que personne ne savait où il était, d’où il venait, ni où il allait
? il avait un sacré don d’ubiquité notre
bonhomme.
- N’empêche que des médecins élaboraient des hypothèses et avaient des intérêts
à défendre ?
- Évidemment… N’oublions pas que nous sommes chez les helvètes ! Quoiqu’il en
soit, la dissection, pratiquée
par un institut d’anatomie, révèlera que Samson était armé de muscules
naturellement hypertrophiés. « Il avait
les muscles à double !. », retiendront les mémoires grossissantes. Au moins deux
fois plus puissant que le
premier quidam bodybuildé, en tout cas, croyez moi ! L’ossature du thorax
présentait une malformation du
sternum, dit « en bréchet » approfondissant le canyon pectoral. Les dernières
côtes étaient saillantes. Le bassin
et les hanches larges, évasés et robustes, parfaites pour y accueillir des
parpaings, des traverses et des sacs
empilés. C’est dire.
- Au bout du compte, dans un somptueux élan de culot noir et d’humour rouge,
Samson a berné tout ses
acheteurs.
- Oui, et ils sont plusieurs, médecins et scientifiques à se disputer âprement
sa carcasse. Mais aucun acquéreur ne
peut se prévaloir d’un droit de propriété ou d’une créance sur son cadavre. Pas
de protection légale ; vide
juridique. Or, dès 1937 le commerce du corps, des substances et des organes
humains s’est progressivement
organisé autour du système du don, dans la plupart des pays civilisés
occidentaux, en tout cas.
- C’est le don exceptionnel de sa nature. Un don dont il n’a pas fait don.
- Exact ! A chaque vente il encaissait le cash et s’évaporait faire la fête.
Ainsi Samson s’en est allé, « sans un sou,
mais plus riche qu’avant », sans laisser d’adresse ailleurs qu’au rayon des
souvenirs de sa tortueuse ligne de vie.
Juste quelques traces de pas et de coups. Certes moins utiles que celles du
Petit Poucet dont il avait peut être
chaussé les bottes. Enfin qui sait ?
- Donc, aujourd’hui, nous savons avec certitude que Samson était sérieusement
handicapé, sans pour autant savoir
de quoi.
- D’où cette trajectoire sidérante. Celle d’un écorché, vif et mort. D’un homme
simple, simplement remarquable.
Catholique d’origine, incroyant irradiant je ne sais quelle puissance
supérieure, il reçoit les Saints Sacrements
de l’Église à l’hôpital. Citoyen de Vaumarcus, sa commune lui concède une place
au soleil avec vue sur le lac,
dans le tout nouveau cimetière œcuménique du village. Une croix de bois
pyrogravée signalera humblement sa
présence : « C. A. Elzingari, dit SAMSON, 1880-1951 ». Ce jour, la tombe est
retournée à sa vocation
originale de tombe.
- Et Samson ?
- La réponse fantastique à cette question nous la trouvons en 1994, grâce encore
à une découverte surprenante. En
effet, cette année-là, le charmant petit cimetière de Vaumarcus se prépare à
accueillir un nouvel hôte. En
creusant à l’emplacement d’une tombe désaffectée - parmi celles datant du début
des années 50 - les fossoyeurs
mettent à jour des ossements colossaux. Or, ces os « surdimensionnés pour être
(ceux) d’un être humain », sont
bien les reliefs de Samson, le squelette ayant servi de charpente aux muscles du
Montreur de Force, le numéro
de la tombe l’atteste en tout cas, car Samson était bel et bien, en chair et en
os, un des dix premiers pensionnaire
du cimetière, datant de 1950. Enfin un domicile fixe pour Samson. Plus étonnant
encore : aujourd’hui enfin, il
n’est plus seul. Estomaqués par la taille des os (« de la taille d’un veaux,
d’un bœuf ! »), les fossoyeurs, d’un
commun accord, décident de les laisser sur place, en l’état. Ils seront
simplement regroupés et recouvert par le
locataire suivant. C’est pourquoi aujourd’hui, juste au-dessus de la force la
moins tranquille qui fût, repose en
paix une femme dont la tombe est ornée d’un cossu conifère.
- Mais de quel don nous à-t-il donc fait don, à nous lecteurs et à toi détective
/ scribe ?
- Le don du corpus d’une histoire : la trajectoire d’une double personnalité
enrobée d’une condition humaine
exceptionnelle. Fulgurante, exubérante et délinquante d’abord ; puis, presque
sage et artistique, marginale et
bestiale. Une trajectoire qui, un peu comme un bon western, ne s’embarrasse pas
de femmes. Celle d’un homme
qui puisait sa fantastique puissance dans un détonnant cocktail de
circonstances, et dans la rage sournoise qu’il
éprouvait à l’encontre d’une société qui ne le tolérait que comme une attraction
où un fauve miséreux. Au bout
du compte et en son temps, Samson était qu’un homme extrêmement fort, un poing
c’est tout ! Réincarné il
serait incontestablement aujourd’hui l’ « Homme le plus fort du Monde »,
balayant bien des records. Et…,
prenant la balle au bond, il le restera, rien que pour épater la galerie des
futurs clones non-fumeurs obéissant,
que demain hélas, nous serons.
- Éthique ? Et toc ! Pour les psy Samson ne possédait pas les clefs du langage :
c’était un imbécile. Pourtant sa
dernière volonté ne fut-elle pas, malgré lui, de laisser la science bouche bée,
muette, sans son, sans son ! Non ?
- Affirmatif ! C’est l’ultime pied de nez de Samson. Tordu et un brin
schizophrène qu’il était, il a dissimulé
jusqu’à sa mort qu’il était deux ou qu’ils sont un ! La brute brute, le bon bon.
La Bise ; le Joran. Le truand qui ne
ferait pas de mal à une mouche à merde ; le crétin fou furieux. Le brise tout ;
le bâtisseur de maquette. Craint par
les uns ; cru par les autres. Le cossard bosseur, le bosseur cossard. L’homme ;
la bête. La brute tendre.; la
nonchalante bombe humaine.
- Et sa Force ?
- Selon la science cette Force incroyable demeure inexpliquiée à ce jour. La
science impuissante face à tant de
puissance! J’en conclu que sa Force, il l’arrachait du plus profond de ses
tripes. Là où se concentrait sa haine de
tout ce qui entravait son cahotique tango pour la liberté. Et la liberté, la
vraie ça ne coûte pas cher si on se
contente du strictement vital ! Samson aurait parfaitement pu mener une
existence flamboyante et riche, s’il
avait exploité ses capacités physiques. Que voulez vous, il était cossard et
anarchiste de naissance, ne l’oubliez
pas ! Il ne voulait même pas, de son vivant, être exploité par lui même. Mais le
pire, c’est que Samson était
prisonnier de lui-même, et non pas de la société, comme tout le monde. D’ou les
efforts de cette dernière pour le
rejeter et s’en débarrasser, puisqu’il n’était pas socialement correct, même
derrière des barreaux.
- Pas de place pour ceux qui déraillent
- Oui, déjà ! Mais heureusement que la langue est un tissu de petits muscles
qui, une fois bien pleine et bien
déliée, procure une force inouïe.
Poing à la brève ligne droite
The hand
Concise, dernière mise à jour 8 Janvier 2002..
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